Lettre à Tunis

François Tanguy
François Tanguy (1958-2022), metteur en scène et directeur du Théâtre du Radeau, conçoit son travail comme une mise en mouvement des langages et des formes. Son théâtre, empreint de résistance, trouve un écho dans la Tunisie post-2011, en quête de liberté et de renouveau. Dans cette lettre inédite, publiée pour la première fois par la plateforme Terss, Tanguy s’adresse au philosophe tunisien Youssef Seddik (20 mars 2015) . Il y convoque une parole à vif, entre poésie et cri d’insoumission, et évoque Redeyef, ville symbole des luttes ouvrières. Ce texte résonne comme un appel à la création et à l’insurrection contre l’immobilisme et la confiscation des rêves.
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Ne précédons pas pour feindre de reculer l’irruption du désastre
Ne pas céder et la forme à vif d’y résister, s’avouer vivant
Devant redonner au dû de vie l’accès si forme et corps tu es
Brise l’image de ton miroir et refais ta face
Défais dans ta propre langue –idiome
L’écran des idoles –dis Mahomet, -dis Jésus, -dis Jonas, -dis Isaac
Sous dessus le couteau et siffle moigneux-moignon
Pas assez –chante et siffle encore
Tourbe déchue de ta forme va s’effondrer
A l’exacte rupture de la pomme – siffle ascendant atome
Et que meure vif contemple –les pétacles et renoncules des jardins que tu souilles
Pourvoir d’être –bougre –et siffle –demeuré borgne
Aveugle tu nies ta vérité ton nom –tes noms –cécité
Tenons contre la face inversée du dieu des massacreurs
Tunis nous fable et table d’humains
Tente de jeunes protestataires
Stefano Pontiggia, Redeyef, 2015

À Redeyef
Les anciennes puissances « claniques » ne veulent certainement pas lâcher le morceau, prêts à toutes les prébendes maquignonnages – chantages – corruptions à tous les étages.
Après tout, le cynisme mondial y voit là le couvercle d’un laboratoire, soit !
Et la jeunesse n’en peut plus qu’on lui claque les vies neuves sur le dos. N’en peut plus de tunnels en tunnels d’être à vie et à vif marqués du sceau des guerres sans fin, des prédations, des horizons cloîtrés, des trahisons salopardes, des fanatismes d’intérêts mafieux, des arrangements de factions, des ruines et des ruines…
– N’en peux plus et se lève,
l’abattage continu…
– Se relève,
les affairismes dégoulinent…
– Se relève
Les artères s’épuisent dans la confiscation à perpète du droit le plus élémentaire : respirer,
– Se relève,
répétions des écrasements ?
– Se relève
Deuxième printemps ?!…
Et alors ?
– il faut y croire sans nom
Tout soulèvement contre l’opaque est certitude de ne pas en monnayer le sens – si peut que l’air compté soit réserve de souffle et de solidarité en acte.
François Tanguy (1958-2022)
Metteur en scène et directeur artistique français, fondateur du Théâtre du Grain. Son travail se caractérise par une exploration poétique et sensorielle du théâtre, mêlant images, sons et minimalisme. Parmi ses créations marquantes, on trouve Le Radeau de la Méduse (1993), L’Objet (1997), et Les Mains de Camille (2000), qui interrogent le corps, l’âme et la mémoire. Sa démarche, à la fois expérimentale et introspective, se poursuit dans des œuvres comme La Forêt (2004) et Matière et Mémoire (2010), contribuant à renouveler le langage théâtral contemporain avec une sensibilité unique.



