Entretien avec Kawtare Bihya

La Rédaction

Jifna, Ramallah, Palestine
À l’occasion de son intervention à L’Appartement 101, le 22 novembre 2025, nous avons souhaité ouvrir un dialogue avec Kawtare Bihya, chercheuse née dans le nord de la France, issue d’une famille amazighe originaire du Maroc. Après un parcours qui l’a menée du Canada aux États-Unis puis en Palestine, elle consacre aujourd’hui sa thèse à l’amazighité : ses langues, ses récits de transmission, ses silences et les fractures identitaires qui traversent les peuples autochtones d’Afrique du Nord.
Son approche relie anthropologie, archives, mémoire diasporique, histoire familiale et théories de la décolonisation. En écho à la phrase d’Abdelkébir Khatibi dans Maghreb pluriel (1983) :
« Nous, les Maghrébins, nous avons mis quatorze siècles pour apprendre l’arabe, plus d’un siècle pour apprendre le français ; et depuis des temps immémoriaux, nous n’avons pas su écrire le berbère. »
Nous avons engagé cet entretien autour des tensions, des continuités et des renaissances qui façonnent l’amazighité contemporaine.

Terss : Comment recevez-vous aujourd’hui la phrase de Khatibi, dans le cadre de vos recherches sur la transmission linguistique et les ruptures dans les diasporas amazighes ?
K.B : Quand j’étais enfant, nous ne nous appelions pas Imazighen ; nous nous appelions Shleuh, Berbères. Pourtant, la conscience de notre amazighité était déjà là, et surtout la langue. Dans le quartier où j’ai grandi, à Grande-Synthe, la majorité des habitants étaient des familles amazighes venues du Souss, de Ouarzazate, du Rif, de Kabylie.
Cet ancrage a un contexte historique précis : le plan Félix Mora, après l’indépendance du Maroc, lorsque des entreprises françaises ont massivement recruté des hommes amazighs pour travailler dans les mines. Ce n’était pas vraiment une immigration au sens classique : c’était un transfert de population. On recrutait des hommes en vérifiant leurs muscles, leurs dents, et on leur mettait un tampon vert ou rouge sur l’épaule. On parle de dizaines de milliers d’hommes déplacés ainsi — le chiffre exact reste à vérifier.

Félix Mora
Cette migration forcée n’aurait pas été possible sans un autre processus : l’exclusion de l’Amazighité au Maghreb, via l’imposition de l’arabe comme seule langue légitime et de l’islam comme religion d’État. Tout ce qui n’était ni arabe ni musulman devenait marginalisé. Dans ce contexte, les Imazighen ont été commodifiés : leur force physique devenait une ressource exportable pour la France, et leur départ arrangeait aussi les nouveaux États-nations maghrébins.
À l’inverse, les Juifs amazighs ont connu un déplacement similaire, souvent dans des conditions opaques, aboutissant à leur installation en Israël où ils ont subi discrimination, camps de transit, et même des expériences de médecine nucléaire sur leurs enfants.
Tout cela explique pourquoi les diasporas amazighes ont grandi dans une langue mais sans récits, sans archives, sans transmission structurée. C’est devenu une question intime et politique lorsque je suis devenue mère : mes filles sont à moitié palestiniennes et à moitié amazighes. De leur côté palestinien, tout existe : livres, théâtre, poésie. Du côté amazigh, je n’avais rien à transmettre.
Cette absence m’a conduite à la recherche, et j’ai découvert que beaucoup avait été écrit — mais rarement par nous, pour nous.
En écho à Khatibi, je dirais que la rupture n’est pas la nôtre : elle a été produite. Et ce que nous vivons aujourd’hui, c’est justement la réparation de cette rupture.

Terss : Vous parlez de « décoloniser l’amazighité ». Quels récits faut-il déconstruire, et quels nouveaux récits imaginer ?
K.B : Décoloniser l’amazighité nécessite d’abord de comprendre comment l’amazighité a été effacée : par l’arabisation, l’universalisation du religieux, les récits nationaux, les structures étatiques qui ont confiné la langue amazighe au privé. L’arabisation, c’était littéralement la « dé-amazighation» — l’effacement de ce qui était amazigh.
Mais la langue amazighe n’a jamais disparu : elle a été parlée, écrite, administrée. Des manuscrits anciens existent encore au Mali ou en Mauritanie. Certaines confédérations amazighes utilisaient le berbère pour leur administration, leurs armées, leurs économies — comme les Berghouata qui ont même rédigé un coran de 80 sourates, détruit par ceux qui les combattaient.
La renaissance actuelle est donc logique : elle répond à une longue histoire d’effacement.
Décoloniser, c’est aussi refuser les récits centrés — eurocentrés, arabocentrés ou nationalistes. C’est comprendre notre histoire à partir de nous. Les peuples autochtones d’Amérique du Nord nous ont beaucoup appris : leur production théorique est immense, et ils montrent comment décoloniser la recherche, la transmission, l’éducation.
Décoloniser, c’est enfin comprendre qu’il ne suffit pas de préserver le folklore. Beaucoup d’influenceuses amazighes reproduisent un folklore qui a servi l’État-nation, pas les communautés. Nous devons investir le politique, les institutions, et le faire sans céder nos principes.
Et il y a aussi un enjeu géopolitique majeur : les accords d’Abraham, la coopération Maroc–Israël. On ne peut pas se dire Imazighen, « les hommes libres », et appartenir à un État qui s’allie à un régime génocidaire. La décolonisation commence par soi, mais elle nous emmène plus loin : jusqu’aux alliances, aux luttes de solidarité, au refus des oppressions.

Terss : Votre parcours traverse plusieurs pays et plusieurs langues. Comment cela façonne-t-il votre manière de penser l’identité et la transmission ?
K.B : Vivre au Québec, à New York, puis en Palestine m’a permis de comprendre comment les peuples autochtones — notamment les Mapuche, les Haudenosaunee, les Navajo — travaillent la mémoire, le territoire et la langue. Leur rapport à la terre, leur attachement au vivant, leur cosmologie pluriverselle ont profondément résonné avec l’amazighité.
J’ai réalisé à quel point notre diaspora amazighe évolue dans le flou :
— nos histoires familiales sont fragmentées,
— nos archives sont détruites ou inaccessibles,
— nos langues ont été reléguées au privé,
— nos récits ont été écrits par d’autres : Français, Espagnols, Arabes.
Pour la première fois, j’ai vu ce qu’une transmission pleine pouvait être. Et j’ai compris notre manque — mais aussi notre potentiel.
Aujourd’hui, l’accès à la langue renaît : cours en ligne, associations, universités amazighes en Libye ou ailleurs. Nous sommes peut-être la première génération à pouvoir réunir les morceaux.
Terss : Les identités amazighes entrent souvent en résonance avec celles d’autres peuples autochtones. Quels parallèles vous semblent les plus éclairants ?
K.B : Le parallèle le plus fort est celui avec les peuples autochtones des Amériques. Leur rapport à la terre, au vivant, au spirituel, leur pluralité linguistique et religieuse, tout cela résonne profondément avec les Imazighen.
Ils ont surtout quelque chose que nous sommes seulement en train de reconstruire :
une transmission continue, consciente et organisée.
Ils ont développé des théories décoloniales qui nous permettent aujourd’hui de comprendre :
— comment raconter nos histoires,
— comment refuser les cadres imposés,
— comment produire une recherche qui retourne à la communauté,
— comment vivre une identité pluriverselle dans un monde qui exige la simplification.
Notre avenir se jouera dans cette capacité à tisser des liens, à apprendre d’eux, et à refuser les alliances qui nous compromettent — notamment celles qui nous associent à des projets coloniaux contemporains.


