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Chaïmae El Mouzaïne | Une dramaturgie des fractures intimes

La Rédaction

Chaïmae El Mouzaïne vient de remporter le Grand Prix national de l’écriture théâtrale lors de la 26ᵉ édition du Festival national du théâtre de Tétouan, pour Zone grise, un texte mis en scène par Ayoub Abounnasr, dont le spectacle a également remporté le Grand Prix du festival. Native de Fès, la dramaturge et réalisatrice marocaine développe une œuvre à la croisée du théâtre et du cinéma, attentive aux fractures intimes, aux conflits de la mémoire et aux frontières incertaines entre réalité et perception. De Réluctance à Zone grise, son écriture explore les formes que prennent le silence, le doute et la résistance lorsqu’ils deviennent matière dramatique.

Du texte à la scène :
penser la dramaturgie comme une matière vivante

Formée à l’ISADAC, et également formée au cinéma à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Tétouan (Martil), Chaïmae El Mouzaïne envisage l’écriture au-delà de la seule construction verbale. Dans un entretien accordé à Terss en 2025, elle insiste sur ce que la dramaturgie lui a appris : concevoir le texte dans un espace où se rencontrent le rythme, l’image, le geste, la lumière et le son. Sa formation cinématographique a, de son côté, affiné son rapport à l’image et à ses détails, jusqu’à faire de celle-ci une composante de l’imaginaire qui précède le tournage.

Cette conception éclaire le passage de ses textes vers la scène. L’écriture ne s’achève pas sur la page : elle se transforme au contact des corps, des voix et de l’espace scénique. La parole y devient mouvement, souffle et rythme. Il ne s’agit pas simplement de reproduire le réel, mais de le condenser, de le déplacer, parfois de le déformer, afin d’en rendre perceptibles les tensions. La scène n’illustre pas une histoire déjà constituée ; elle participe à la production de son sens.

Réluctance : le temps d’une parole empêchée

En 2022, Chaïmae El Mouzaïne réalise le court-métrage Réluctance, avant d’en proposer une adaptation théâtrale en 2025. Le passage d’un médium à l’autre est révélateur d’une recherche qui ne se limite pas à un sujet ou à une intrigue, mais porte également sur les conditions mêmes de la représentation.

La pièce met en scène Radia, une femme marquée par des années de domination conjugale. Son silence, longtemps installé au cœur de la relation, finit par céder devant une parole qui bouleverse l’équilibre du couple. La confrontation ne se réduit pourtant pas à une opposition entre soumission et émancipation. Elle fait surgir une identité traversée de tensions, où la possibilité de parler se heurte à l’accumulation du passé et à la difficulté de retrouver sa propre place.

Le temps joue ici un rôle central. Comme l’explique l’autrice dans son entretien avec Terss, il ne constitue pas un simple cadre dans lequel les événements se déroulent : il agit comme une force dramatique. Radia oscille entre le souvenir, les images mentales, le choc et l’instant présent. Son âge lui-même semble se dérober, tant son existence est traversée par des temporalités qui ne coïncident pas.

Le titre Réluctance donne une clé de lecture supplémentaire. Emprunté au vocabulaire de la physique, le terme désigne la résistance qu’un matériau oppose au passage d’un flux magnétique. El Mouzaïne y trouve une image des blocages et des résistances qui traversent les individus, mais aussi, à une autre échelle, une manière d’évoquer les fractures de la mémoire collective marocaine. La pièce ne prétend pas résumer une expérience nationale ; elle en explore un fragment à travers les tensions intimes d’un personnage.

Zone Grise

Cette recherche repose sur un langage que l’autrice décrit comme poétique, parfois violente et fragile. Le silence n’y est pas une simple absence de parole : il porte la trace d’un déséquilibre accumulé, d’une histoire qui n’a pas encore trouvé sa forme. Lorsque la parole surgit, elle ne rétablit pas nécessairement un ordre. Elle ouvre plutôt un nouveau conflit, révélant combien il est difficile de se dégager des rapports qui ont façonné une existence.

The Escape : interroger l’identité et l’existence par l’image

Le cinéma constitue l’autre versant de cette démarche. Avec le documentaire The Escape (2024), Chaïmae El Mouzaïne poursuit son exploration de l’identité et de l’existence à travers un médium qui lui permet de travailler autrement le rapport entre présence, image et expérience. Si le théâtre organise la rencontre entre des corps, une parole et un espace partagé, le cinéma compose avec le cadrage, la durée et les possibilités propres à l’image.

Il serait réducteur de considérer ces deux pratiques comme de simples prolongements l’une de l’autre. Leur rapprochement révèle néanmoins une préoccupation commune : chercher une forme capable de traduire ce qui échappe à une description directe. Dans son entretien avec Terss, El Mouzaïne évoque précisément l’influence réciproque de ses études de dramaturgie et de cinéma, et la manière dont l’imaginaire visuel intervient jusque dans le processus d’écriture.

À travers ces œuvres, son travail se construit ainsi au croisement de deux opérations : donner une structure à l’expérience et interroger ce qui, en elle, résiste à toute mise en ordre.

Zone grise : quand le doute devient dramaturgie

Avec Zone grise (2026), écrit par Chaïmae El Mouzaïne et mis en scène par Ayoub Abounnasr, cette interrogation prend la forme d’un drame psychologique. Le protagoniste, un avocat, perd son emploi à la suite d’une affaire judiciaire qui bouleverse son existence. Lorsque son épouse reprend le même dossier, le déséquilibre professionnel se prolonge dans la sphère conjugale. La jalousie s’installe, les soupçons se multiplient et les souvenirs viennent brouiller la frontière entre ce qui a été vécu, ce qui est imaginé et ce qui est interprété.

Le dispositif repose sur une contradiction féconde : celui dont le métier consiste à distinguer les faits des interprétations devient progressivement incapable de faire confiance à sa propre perception. La crise professionnelle fragilise son identité ; le conflit conjugal transforme cette fragilité en obsession. Les événements ne sont plus reçus comme des faits indépendants, mais réorganisés autour d’une hypothèse qui finit par commander le regard du personnage.

Le doute devient ainsi davantage qu’un ressort narratif destiné à entretenir le suspense. Il affecte la possibilité même de connaître l’autre et de comprendre ce qui se déroule. Les souvenirs ne livrent pas nécessairement une vérité stable ; ils interviennent dans le présent, le déforment et en modifient la lecture. Le spectateur se trouve alors placé devant une difficulté analogue à celle du protagoniste : comment distinguer un événement de l’interprétation qu’on lui impose ?

Le titre Zone grise désigne cet espace où les certitudes se fragilisent. Il ne signifie pas que toute vérité serait impossible à atteindre, mais que la perception individuelle n’est jamais à l’abri des peurs, des désirs et des projections qui la travaillent. L’incertitude devient le lieu d’un conflit entre les faits, les souvenirs et les représentations que chacun construit de soi-même et d’autrui.

Cette approche rejoint une question fondamentale du théâtre : comment représenter une réalité qui ne se donne jamais entièrement au regard ? Dans Zone grise, l’enjeu ne réside pas uniquement dans la révélation de ce qui s’est passé, mais dans l’examen des mécanismes par lesquels les personnages élaborent leur propre version des événements. La dramaturgie déplace ainsi l’attention du seul déroulement de l’intrigue vers les conditions de production de la vérité.

Une recherche entre scène et image

De Réluctance à Zone grise, en passant par The Escape, le parcours d’El Mouzaïne laisse apparaître une recherche cohérente sans pour autant enfermer ses œuvres dans une formule unique. Le temps, la mémoire, les fractures intimes et l’instabilité de la perception constituent des points de rencontre entre des projets qui explorent chacun des situations et des formes différentes.

Sa démarche accorde une place importante à ce qui demeure difficile à exprimer directement : les silences accumulés, les souvenirs contradictoires, les résistances intérieures et les décalages entre ce que l’on vit et ce que l’on croit vivre. Le théâtre lui permet de confronter ces tensions dans la présence des corps et l’organisation de l’espace ; le cinéma ouvre d’autres possibilités de composition par l’image et la durée.

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