Le cœur au centre de gravité

Barbara Delmas
Je trempe le troisième œil d’un papillon dans du sirop d’érable et tu souris à la lune qui plisse ses yeux de chat. Alors que le grand soleil ramollit entre mes cuisses, je devine le rire de tes larmes, qui résonne dans ma gorge. La marque du feuillage rouge sur mes nuits sans lune, dépose sa plume dans le lac de mes désirs. Regarde, viens sur mes cils métalliques, j’ai faim ! La fourrure de ton sexe s’enroule en lianes, autour du baobab à sang froid. Pendant ma convalescence, j’ai remué ciel et mer, à la recherche de ma Terre. Suis-je vraiment là ?
Nous sommes au moins une centaine derrière le miroir! Mais quelle idée de ne pas avoir pris mon chapeau…

« Le rugissement de la Comtesse « Encre de Chine et aquarelle, 2022, Barbara Delmas
À cheval sur mes peurs, j’arpente les fonds sous-marins, à la recherche de notre promesse. En écartant l’ennui, j’écartèle mes envies. En vie je suis, car je rêve que je suis morte, enveloppée dans de la dentelle noire. Mais ta main-vapeur fouille, déniche mon cœur qui s’emballe et jouit de tout ce qui n’est pas encore. Un saumon de jade me confie ses petits gants de laine à demi-mot. Chut, la voie est libre, coccinelle, je lisserai tes pattes et les partagerai avec mes invités !
Les plumes des grands Ducs clignotent comme les yeux jaunes des papillons de nuit. Le roi se décide enfin à ouvrir le ventre d’une araignée, pour récupérer ses gants de soie. Un essaim d’étoiles filantes s’en échappe et soudain silence, silence, silence puis clin d’œil. Je ris depuis des siècles et c’est la moindre des choses! Je danse avec mon ombre, en pressant le soleil contre ma joue. Pourtant mon cœur reste froid, où êtes-vous ? Où sommes-nous ? Quand reviendrez-vous ?
L’eau-danse coule entre mes rêves et rigole à peine retournée. Mais c’est tout de même le ciel qui choisit les couleurs! Un bleu pourpre aux reflets d’ambre, qui, plongé dans l’eau retrouve sa noirceur. En une seconde ta bouche se cabre et ta langue se délie, ô rubis élastique érigé en totem! Danse, danse autour du nombril magnétique! Je t’offre l’infiniment petit contre l’infiniment grand. Es-tu un être de feu ou d’air, ou un ver de mer ?
Ma chère mère, tu es déchainée! Le labyrinthe est hanté, tes chiens y perdront la vie. Sauf si un rond de lumière sort du triangle d’ombre. Il faudra patienter jusqu’au prochain orage, mais en frottant nos langues noires, nous nous mettrons à flotter au-dessus de nos songes. Là-haut, tout au fond des abysses, le poison se dilue lentement et s’infiltre dans nos veines. Permettez-moi de ne pas vous aimer, ce sera plus simple. Soyons comme les sables mouvants, ce n’est que sous cet aspect que nous survivrons. Avalons des gorgées d’arbres en chemin, les apprentis oiseaux se laissent caresser facilement et se mettent à ronronner. C‘est le printemps de toute une galaxie, c’est un voyage autour de ta pupille. En arrivant au bord de tes lèvres entrouvertes, je contemple l’abîme. Je m’y jetterai avec joie et déposerai sur ta glotte des plumes d’or rayonnantes.
La combustion est une réaction chimique, je l’avoue ! Il est l’heure de prendre ce train à petite vitesse qui n’accélère que pour aimer. Il peut dérailler à tout moment ou se disperser en gouttelettes. Mais le vent d’Est dans mon cerveau souffle mille fleurs orange à corolle rose.

La nuit, tous les chats appellent au rassemblement pour défiler en bas noirs, sur la grande allée du palais. La reine des abeilles se prélasse en fredonnant “Bella Ciao”. Le miel magique destiné aux humains fera-t-il enfin effet ? Tant que sa main viendra de l’Est, il nous faudra attendre. Mais l’attente trouble nos chevaux, ils partent au galop sans se retourner. À l’arrivée, l’eau perle dans mes cheveux argentés, cette sensation n’a ni le goût de la papaye, ni de la framboise. Et ca sent le bout du monde, celui qui attire les cygnes. Une multitude de rubans de soie jaillit du sein du volcan, rubans blanc neige rapidement souillés par l’étreinte sanglante.
Ne regardez pas vos yeux, laissez-les s’émerveiller! Une branche casse et la grue s’envole vers le soleil couchant, elle ne sera jamais seule. Pourtant une avalanche de sucre dévaste mes paysages intérieurs. Je me souviens de ma naissance, et toi ?
Sans les fous rires, nous sommes perdus. Tiens, voici l’espoir en costume trois pièces, il revient tout juste du phare du Cap Bon. Entrez par trois et embrassez-vous la nuque! Les plus vaillants s’attraperont par la taille. Alors le vainqueur sera poignardé, allongé délicatement sur une grande main noire et recouvert de fleurs de verre.
Le point sur la carte nous révèle les deux derniers mots de l’énigme. En revenant de l’orage, j’ai enfilé ma tunique en rayon de lune et mon chapeau de feu. Ainsi vêtue, je partais en voyage avec mon chat tigré, en espérant que nos pas suivraient le rythme de ses battements de cœur. Et effectivement, le siècle sera duveteux mais, à double tranchant. Une lame glisse dans le ventre boursouflé du bambou, des éclairs en jaillissent.

“Les flux et reflux” Tusche und Aquarell Barbara Delmas, 2022
Le sens des flèches est inversé, visons la cible les yeux fermés ! Voilà, c’est la fin de l’orage, nous pouvons changer de chaussures. Quant à vous, n’essayez point de regarder en arrière, vous seriez pétrifié ! L’avenir est triangulaire et humide. D’après les écrits d’un bonobo visionnaire, la mer y sera rouge sang et le ciel vert d’eau, peignons donc notre voile en jaune fluorescent ! Même si un soupir viendra tout effacer. Donc il vaut mieux caresser son amant en récitant l’alphabet à l’envers et sans voyelles. Ni les consonnes d’ailleurs. Il vaut mieux compter ses os et déposer un baiser sur chacun. Alors la voie sera libre et grande ouverte sur l’infini.
Je ne vois pas les tremblements de terre, je les entends, et vous ? Le vent emporte une nuée d’yeux vers le sommet d’une tour d’ivoire. Depuis ce temps-là, j’ai bien changé, une vraie métamorphose, une merveilleuse condensation! Cette rosée dans mon lit le matin est d’une telle douceur. Mon amie l’araignée sort ses griffes et me rejoint dans ce lit-marais-cage. Nous porterons nos idées jusqu’aux limites de nos corps! Notre amour est tellement puissant que nous continuerons à flotter, enlacés, au-dessus des abysses. Ma main trace la spirale de nos doutes et mon pied celui des certitudes. De cette danse naît une histoire à double sens. Le don d‘ubiquité n’est pas forcément une duperie !
Les deux étendues de sable se rejoignent en un seul point, sous ta lèvre inférieure. Au pays des merveilles, les arbres font l’amour, crois-tu qu’ils recommenceront cette nuit? La police en jupons patrouille sur les toits de la capitale. Une larme de lave coulera de mon œil gauche sur mon sein droit. Au moment même où mon corps blanc se liquéfie, je parie sur le chiffre 88. C’est avec l’aube que je frémis, en y plongeant mes mains sans doigts. Allez, chahutons le calendrier ! C’est l’été qui dévoile ses longues jambes derrière le paravent de nos illusions. Face à nous, la boîte à bijoux s’ouvre et se ferme au rythme de tes pas. L’événement devient anecdote puis enchevêtrement. Un peigne d’ivoire glisse le long d’une chevelure noire , l’important maintenant, c‘est la vitesse du mouvement. La disparition de Tout laisse apparaître une nuée de Rien. Grâce à l’arrivée du bleu, ma main s’enroule sur sa cuisse et je dépose en souriant mes yeux au sommet du volcan.
Barbara Delmas
Artiste française. Diplômée des Beaux-Arts de Grenoble. Elle a grandi entre Paris et Bernin (Isère). Pratique le dessin, la photographie, la vidéo et l’écriture. Primée au Festival Off de Photographie d’Arles et pour “Talent Photo Fnac”. Vit depuis 2000 à Berlin, a participé (et organisé) à plusieurs expositions collectives et individuelles. A inauguré en 2025 la galerie “Meteor” (Berlin) avec son amie artiste, Rahel Preisser.


