Un Kurde révolté

Fawaz Hussain
Je ne m’en souviens pas très bien, mais je pense que c’était en 1958, l’année où Albert Camus s’installait à Lourmarin après son acquisition d’une maison grâce à l’argent du prix Nobel. Nous venions, avec ma mère et ma sœur aînée, juste d’arriver chez ma grand-mère maternelle à Amouda. C’était une bourgade en Mésopotamie syrienne, entre le Tigre et l’Euphrate et au pied d’une longue chaîne montagneuse qui représentait la frontière entre la Syrie et la Turquie. J’avais cinq ou six ans lorsqu’un jour, mon père m’a fait signe de le suivre vers le centre-ville sans me préciser la raison. Dans une boutique sentant le cuir et la colle, le cordonnier arménien Wanés Wanésian m’a demandé de placer mes deux pieds sur deux bouts de cartons, de me tenir droit et de ne plus bouger, de ne plus respirer. Avec le crayon qu’il portait coincé entre son oreille et son crâne chauve, il a tracé les contours de mes pieds. Quelques jours plus tard, mon père est rentré avec mes premières chaussures faites sur mesure. Il m’a tendu un cartable et m’a demandé pour la deuxième fois de le suivre. Juste après le pont qui unit les deux parties d’Amouda, il y avait la « Sublime Porte », enfin, tous les bâtiments administratifs dont dépendait notre destin. Nous sommes passés devant les deux gendarmeries et la prison. Tout cela représentait l’autorité de l’Etat et, comme tout enfant kurde, j’avais peur des gendarmes et des policiers, mais la présence de mon père me rassurait.
Sachant où il allait, mon père s’est arrêté devant une porte et il a frappé. Un monsieur aux cheveux noirs, à la barbe noire, aux habits noirs, aux chaussures noires nous a reçus les bras ouverts. Il portait une grande croix en or sur la poitrine. Il a sorti de sa poche un bonbon qu’il m’a donné. Mon père et lui ont parlé une autre langue que celle que nous parlions chez nous, dans notre quartier. C’était l’arabe, la langue du Coran bien sûr et celle des gendarmes qui venaient de loin pour nous apprendre la peur. Elle était aussi celle de certains chrétiens quand ils ne parlaient pas l’arménien ou le syriaque. Mon père m’a dit, en kurde bien sûr sinon je ne l’aurais pas compris, que l’homme avec qui il parlait allait m’apprendre une infinité de choses utiles pour la vie et que je devais l’appeler Abouna, c’est-à-dire, Notre père. Quand il s’est dirigé vers la sortie, je l’ai suivi, mais Abouna, Notre père, a glissé un autre bonbon dans ma main. Il m’a demandé de le suivre au pied de l’édifice central et il m’a fait signe de tirer sur une corde. Les cloches se sont mises à sonner et c’était impressionnant ! Quand j’ai terminé, mon père n’était plus là et c’était ma première journée à l’école.
Mes parents misaient sur moi en me plaçant dans un établissement scolaire chrétien et privé. Les chrétiens à Amouda avaient une très bonne réputation. Ils contrôlaient la ville car, de tout temps, l’argent était le moteur de la vie politique et sociale. L’enseignement était bilingue, avec beaucoup d’arabe et très peu de français. À l’école, je ne pouvais pas appeler un chat un chat. Le kurde n’était enseigné dans aucun établissement scolaire de la région. On disait qu’il n’était pas vraiment une langue comme les autres. Il n’y avait pas de manuels scolaires en kurde, il n’y avait pas de littérature écrite en kurde. On nous faisait comprendre que si nous voulions aller plus loin, il nous fallait laisser ce « patois » qui faisait très paysan et très arriéré à des kilomètres derrière nous. Nous devions suivre l’exemple des Arabes qui arrivaient de « l’intérieur » et de « la côte » et copier sur les chrétiens qui constituaient un exemple bien vivant à portée de la main. La balle était dans notre camp et notre avenir ne dépendait que de notre volonté de nous en débarrasser comme on le fait avec les poux et les vieux vêtements usés.
L’enfant révolté allait petit à petit devenir l’homme révolté pour dénoncer cette injustice, cette souffrance, cette absurdité car je n’ai jamais cru à la véracité de ce discours haineux. Quand le barde de la famille venait nous raconter des légendes, je voyais bien que le kurde n’avait rien à envier à aucune autre langue. Dans tout ce que j’ai écrit, j’ai toujours donné une place importante aux contes merveilleux que j’écoutais quand j’étais petit durant les veillées d’hiver. Quand j’ai enfin appris l’arabe et j’ai su compter jusqu’à dix en français, Abouna, notre père, a été aux anges. A ses yeux, mes performances relevaient de l’exploit. Il avait la ferme conviction que la matrice d’Amouda venait d’enfanter un génie ! Il était sûr que j’irais très loin dans mes études. Il me voyait déjà à la Sorbonne au cœur de Paris, la ville des Lumières.

Ma découverte du nom d’Albert Camus, dans sa version arabe Albîr Kamou ou kurde Albêr Kamo, remonte aux années 70 du siècle dernier. Élève de l’unique lycée d’Amouda ma ville, je vivais encore sur les terres familiales kurdes de la Mésopotamie, dans le nord-est de la Syrie. J’ignorais alors tout de ce qui m’attendait en Europe et de l’influence que cet écrivain né en Algérie exercerait sur moi. Les Français, qui avec les Anglais avaient dessiné l’actuelle carte du Moyen-Orient sur les décombre de l’Empire ottoman, s’étaient retirés depuis 1946. Ils avaient cédé la place à une toute jeune République syrienne, que l’étonnante mosaïque ethnique et religieuse du pays n’empêchait pas de pousser ses premiers vagissements panarabistes.
Cette région du monde que les manuels scolaires présentent comme le berceau de l’humanité, l’endroit où l’on a cultivé le premier blé et où l’on a inventé l’écriture cunéiforme, cet endroit était en cette deuxième moitié du xxe siècle fort redevable à Beyrouth. La capitale libanaise constituait une véritable fenêtre donnant sur l’Europe occidentale, sur l’Union soviétique de l’époque et même sur les lointaines Amériques. Toute la littérature étrangère transitait par ses éditeurs et ses traducteurs et finissait par nous parvenir, à nous les Kurdes vivant dans un trou oublié du monde entre le Tigre et l’Euphrate. La télévision n’avait pas encore vu le jour chez nous et, en l’absence de tout divertissement, je dévorais les romans, unique moyen que j’avais trouvé pour m’évader loin d’une terre que condamnaient toutes les frustrations. L’unique cinéma de la ville avait brûlé en 1962 faisant deux à trois cents victimes parmi les enfants de la ville et personne ne songeait à inaugurer une nouvelle salle. De toute évidence, je ne pouvais pas rater Al-Gharib et Al-Tdha’oun d’Albert Camus, avant de découvrir l’Étranger et la Peste dans leur version d’origine à l’université d’Alep entre 1973 et 1977.
Ma licence de littérature française en poche et à la main un passeport arabe délivré en Syrie, lequel portait mention d’un visa long séjour, j’ai atterri le 28 août 1978 à Paris afin d’y poursuivre mes études supérieures. Albert Camus était mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture, mais sa pensée, comme celle de Jean-Paul Sartre, flottait sur un Saint-Germain-des-Prés que je fréquentais assidûment, bien plus pour ses restaurants universitaires bon marché que pour ses brasseries de luxe comme les Deux-Magots ou le Flore. Après ma thèse soutenue en 1988, l’écrivain qui sommeillait en moi voulait enfin s’exprimer librement, mais en quelle langue ? J’éliminais d’emblée l’arabe, qui avait opprimé ma langue maternelle, et mon choix s’arrêta sur le français. Mon kurde, en piteux état du fait de sa mise à l’index, demandait un travail de fond, mais moyennant quels supports ? Les livres kurdes étaient encore rares et les quelques glossaires qui nous servaient de dictionnaires comportaient énormément de lacunes, c’était très frustrant. Il me fallait prendre mon mal en patience si je voulais attendre que nous autres Kurdes puissions lire les chefs-d’œuvre de la littérature universelle dans notre langue maternelle et non en turc, en arabe ou en persan. *Sur la fin de 1992, je m’installai à Stockholm et là, dans le froid et la neige de la Suède, j’ai découvert une communauté kurde venue des quatre parties du Kurdistan, en particulier des Kurdes de Turquie qui avait fui le coup d’État militaire de 1980. Grâce à eux, j’ai beaucoup travaillé mon vocabulaire et j’ai gagné en assurance, non pas pour écrire en kurde, mais pour traduire en cette langue. Deux ans après mon arrivée, j’obtenais un poste de chargé de cours en Laponie, tout au nord du pays et, ô surprise, nous avions l’Étranger de Camus et Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry au programme de la première année. Je me suis mis à les traduire. J’ai rencontré des difficultés sérieuses en traduisant l’Étranger, notamment dans la deuxième partie quand Meursault, après le meurtre sur la plage, passe ses jours entre sa cellule et la salle d’audience. Si le kurde comporte un lexique riche de centaines d’unités relatives aux moutons et au cycle des saisons, c’est une langue extrêmement pauvre en termes juridiques, comme avocat, barreau, bâtonnier, cour pénale, greffe, huissier, plaidoirie, renvoi ou voie de recours… Je passais des heures à appeler mes amis à Stockholm, et chacun me donnait les termes utilisés en Turquie, en Irak ou en Iran. C’était une expérience très enrichissante et, comme le Petit Prince, le roman de Camus, rebaptisé pour la traduction Biyanî, est sorti à Stockholm, aux éditions Nûdem, en 1995. Après mon retour à Paris en l’an 2000, j’ai remis sur le métier ce Biyanî, qui a vu le jour en 2012, en version améliorée, à Istanbul, aux éditions Avesta. Je suis content d’être le premier Kurde à avoir traduit dans ma langue maternelle ces deux titres du patrimoine culturel de l’humanité. Le premier dictionnaire kurde-français a vu le jour en 2017 et je devrais me remettre à la Peste dont j’ai entrepris la traduction il y a quelques années. Et voici l’incipit de ma traduction de l’Étranger en kurde.
Îro dayê mir. Belkî jî doh bû. Ez nizainim. Ji mala pîran ji min re telegrafek hat : « Dê candayî. Veşartin sibehê. Silavên bijarte » Mane û wateya vê yekê tune. Ew belkî do bû.
J’ai traduit en kurde l’Étranger de Camus, le Petit prince d’Antoine de Saint Exupéry et des extraits choisis d’auteurs français du XVIIè et XVIIIè siècles et à présent que je suis à la retraite, je voudrais faire plus. Lorsque les « Rencontres méditerranéennes Albert Camus » m’ont invité à l’actuel événement, j’ai relu l’Homme révolté, ce livre publié en 1951 et qui était si cher à Albert Camus et qui lui a causé beaucoup de soucis avec les intellectuels germanopratins. J’ai ensuite jeté un coup d’œil sur l’ensemble de ma production littéraire et je me suis rendu compte que je me trouvais depuis le début dans la lignée de la pensée camusienne. Comme monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, je respectais à la lettre la ligne de conduite que Camus développe dans l’Homme révolté et qu’il repend dans son discours de Stockholm en 1957 : « Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. » Cela fait un quart de siècle que j’écris, que je traduis, et j’ai toujours refusé de mentir sur ce que je sais et j’ai opposé une résistance à l’oppression sans pour autant être une tête brûlée. Quand j’étais en Syrie, je savais que la vie d’un homme était en grand danger lorsqu’il se révoltait contre l’ordre établi et l’idéologie du parti unique. Je pense que Camus l’engagé était également prudent pendant les années de l’occupation nazie quand il venait d’arriver à Paris pour publier l’Étranger.
Albert Camus dit : « La liberté n’est qu’une chance d’être meilleur » et c’est vrai, cette liberté que j’ai trouvée en Europe m’a aidé à donner le meilleur de moi-même. Ma présence en France et en Suède m’a permis de me poser les bonnes questions et surtout de ne pas avoir peur des réponses qui allaient contre les connaissances qu’on avait semées en moi. Je vous donne ici quelques exemples : Quand je vivais encore en Syrie, on me mentait du matin au soir. Trois exemples dans tris domaines différents
D’abord, à propos de la religion musulmane, on nous avait donné une image idyllique qui ne pouvait pas correspondre à la réalité. Le prophète Muhammad s’était éteint pour rejoindre Son Bien-aimé et les quatre califes, les quatre successeurs, étaient des exemples de tolérance et de bonté. La religion s’était répandue tout en douceur et les gens se convertissaient à l’islam de tout leur gré et sans la moindre contrainte. Or, j’ai appris que le Messager de Dieu était mort dans des circonstances douteuses et que la guerre de succession avait fait ravage. Si le premier calife était mort d’une mort naturelle, les trois autres étaient atrocement assassinés. La dynastie omeyyade qui en 661 quittait la péninsule arabique pour s’installer à Damas s’était sauvagement débarrassée de toute la lignée mâle du prophète. Puis, en 751, quand la dynastie abbasside a pris le pouvoir, elle s’est vengée en massacrant tous les membres mâles des Omeyyades. Un seul homme échappé s’enfuyait en piquant vers l’ouest et fondait en 751 le califat de Cordoue en Andalousie. J’ai compris que l’islam était une religion en une quête de pouvoir comme toutes les autres et qu’il exigeait la soumission, l’assujettissement.
Shermola
Tertre archéologique mésopotamien est le symbole de la ville natale de l’auteur.
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Quand au deuxième grand mensonge, je n’avais pas besoin de me trouver en Europe et de baigner dans sa liberté d’expression et de penser pour le démasquer. Quand on ouvrait le journal ou que l’on allumait la télévision pour regarder l’unique chaîne nationale, on se croyait au paradis sur terre. On nous égrenait en boucle les exploits du parti Baas, ses réformes dans le domaine de l’éducation, l’économie et la santé. On s’étonnait comment les Suédois, les Français et les Allemands ne débarquaient pas chez nous pour demander humblement l’asile politique ou économique. Or, dès qu’on fermait le journal ou que l’on éteignait la télévision, la réalité nous sautait à la gorge avec la mainmise des services secrets sur les âmes. Les citoyens syriens ne rêvaient que de s’en aller au loin quérir un quignon de paix, un bout de patrie sûre et surtout de l’avenir pour leur progéniture.
Le troisième grand mensonge concernait l’identité arabe de notre région. En 1962, le gouvernement de Damas a décidé de mener un recensement spécial de la population. Il prétendait que la majorité des Kurdes de la région venait d’Iran, d’Irak et de Turquie dans le but maléfique de gommer les spécificités nationales. Or, la Syrie comme l’Irak et le Liban venaient de naître comme la République de Turquie sur les décombres de l’Empire ottomans. Leurs frontières étaient tracées par les Anglais et les Français, les deux vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Mon arrière grand-père était mort et enterré à quelques dizaines de kilomètres alors que les gens qui venaient recensaient les populations débarquaient de très loin et qu’ils avaient l’accent des bédouins du Yémen et d’Arabie Saoudite.
Dans un monde où les meurtriers sont juges et gouvernent le pays d’une main de fer, un Kurde est un homme révolté dès qu’il se dit kurde et revendique ses spécificités linguistiques. J’ai souvent entendu dire dans la bouche des oppresseurs qu’un bon Kurde était un Kurde mort et enterré. Or, me rendre compte de toutes ces injustices ne suffisait pas, il me fallait en parler, crier mon indignation, ma révolte. Dans tout ce que j’ai écrit, je n’ai fait que le travail de mémoire, j’ai pointé les coupables.
Dans l’Homme révolté, Camus aborde la révolte métaphysique de l’homme contre sa condition. Il analyse longuement les révoltes historiques comme la révolution française et la révolution d’Octobre. Mais son originalité vient du fait qu’il autopsie moins les causes qui poussent à la révolte que la métamorphose décevante d’un mouvement de libération en force d’oppression. Il démontre que la révolte ne peut justifier la mort. Camus dit : « Quand un opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l’injustice ». Cette idée est le pivot autour duquel tourne l’Homme révolté. Or, dans les quarante dernières années, je me suis penché sur les soulèvements kurdes. J’ai constaté que les opprimés kurdes en prenant les armes au nom de la justice ont fait beaucoup de pas sur la terre de l’injustice. En Syrie, depuis 2013, et deux ans après la révolution syrienne, les milices du PKK gèrent les régions kurdes avec l’accord du régime de Damas. Depuis qu’elles sont présentes, elles ont pris à l’oppresseur ses méthodes d’assujettissement. Bien sûr que ces milices se sont battues contre les hommes de Daesh, mais elles ressemblent beaucoup, à présent, aux policiers et membres de services secrets syriens qui semaient la terreur pendant mon enfance. La région kurde en Syrie est depuis toujours un immense grenier de blé et elle flotte sur des gisements inépuisables de pétrole. Malgré tout cela, malgré toutes ces richesses, les hommes et les femmes sous leur contrôle ne pensent qu’à s’en aller. Le pain est introuvable et l’électricité est plus rare que les miracles alors que les seigneurs de guerre mangent à tous les râteliers.
En faisant un voyage dans le Kurdistan de Turquie en 2013, je suis resté un mois à me déplacer d’une ville à l’autre. J’ai vu quelques-uns des ces 4 000 villages fantômes, une guerre truquée à mon avis qui a fait au moins 60 000 morts du côté kurde et surtout, elle a forcé des millions de Kurdes à laisser les flancs de leurs montagnes pour quémander un peu de paix dans les villes de l’intérieure, des villes comme Istanbul. Je pense que ce faux soulèvement a apporté beaucoup d’eau aux dirigeants d’Ankara et à l’armée turque de secouer mortellement les fondements de la société kurde. Je pense aussi que les Kurdes ont beaucoup à apprendre de Camus en particulier de « l’homme révolté » en choisissant une « troisième voie », une voie éclairée, celle de la mesure « ni victime ni bourreau », « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? C’est un homme qui dit non, Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. »
Je répète que dans tout ce que j’écris, je dénonce avant tout le temps des assassins. J’aborde la vie des petites gens dans mon pays d’origine et également ceux de mon quartier relégué en périphérie parisienne. Je renouvelle mon pacte avec eux. Guettant toutes sortes de rencontres, de réminiscences réelles ou imaginaires, je les couche sur une des feuilles volantes que je disperse aux quatre vents. Je considère l’humain comme l’entité centrale la plus significative de l’univers et j’appréhende toute réalité à travers la seule perspective humaine qui inclut, naturellement, les pluralités. Comme pour camus, la révolte pour moi consiste à reconnaître l’humanité en chacun des hommes car au-delà de cette éthique, c’est le nihilisme, la mort.
Vivre la révolte c’est accepter que le monde ne sera jamais parfait et qu’il restera toujours passionnant. La vie vaut la peine d’être vécue. « Ces épreuves nécessaires, dit Camus, il dépend de nous qu’elles deviennent des promesses ». Je continuerai à espérer des jours meilleurs pour l’humanité. Je terminerai par un extrait de mon dernier livre A mon père, mon père. Je me comporterai comme Maurice Zilberstein, ce vieux Juif qui depuis plus de soixante ans va prier deux fois par jour au Mur des lamentations. Émerveillée par une telle constance, une jeune journaliste venue d’une chaîne américaine va le trouver. Eh quoi ! prier depuis tant d’années ! Que demande-t-il donc ? Le vieil homme répond : « Je prie pour la paix entre les chrétiens, les juifs et les musulmans. Je prie pour la fin de toutes les guerres et de la haine. Je prie pour que nos enfants grandissent en sécurité et deviennent des adultes responsables, qui aiment leur prochain. » La journaliste lui demande alors ce qu’il ressent après soixante ans de prières. La réponse du vieux Zilberstein est un chef- d’œuvre à la fois de sagesse orientale et d’humour juif. Comme s’il avait l’habitude à répondre à ce genre de question, il dit : « J’ai l’impression de parler à un mur ! »
Fawaz Hussain (Syrie, 1953)
Docteur ès Lettres, Fawaz il est né au nord-est de la Syrie dans une famille kurde. Auteur d’une douzaine de romans et de recueils de nouvelles, il habite dans le 20e arrondissement de Paris et se consacre à l’écriture et à la traduction. Son livre intitulé « Un été en vrac » vient de paraître aux éditions Al Manar.



