Schiller et Beethoven

Fawzi Boubia
Schiller et Beethoven protestent ensemble avec véhémence contre l’instrumentalisation abusive et mensongère de leur poème « An die Freude » (Hymne à la joie) et de leur adaptation musicale dans le cadre de la 9e Symphonie devant les autorités de l’Union européenne, qui se sont approprié les deux œuvres pour concocter un hymne officiel d’une hypocrisie incroyable.
Schiller et Beethoven se sont retournés dans leur tombe lorsqu’ils ont appris qu’ils ont été victimes de cette attaque insidieuse contre ce chef d’œuvre de la poésie littéraire universelle et de la musique classique.

Schiller / Ludwig van Beethoven
Ils ont vu leurs idéaux d’humanité bafoués face à cette appropriation trompeuse de leur poésie et de leur musique par des politiciens machiavéliques. Ils se sont rendus compte que cette œuvre d’art collective qui est exceptionnelle dans l’histoire du monde et qui fait merveilleusement l’éloge des plus beaux idéaux de l’humanité, idéaux qu’ils appellent de leurs vœux, donc de voir cette œuvre exploitée par une communauté, c’est-à-dire par les États occidentaux, qui ont causé maintes fois d’immenses dommages dans le monde, surtout depuis l’époque où ces deux grands génies, le poète et le musicien, ont vécu. C’est qu’ils ont constaté que l’Occident n’a en aucun cas promu et fait progresser les idéaux de liberté, de paix et de solidarité qu’ils proclament dans cet hymne infâme.
A leurs yeux, l’histoire des États occidentaux est une histoire de guerres, voire de guerres mondiales, de l’Holocauste, de massacres de nombreux peuples du monde, de colonialisme, d’impérialisme, de traite négrière, d’apartheid, de sionisme et, enfin et surtout, de génocides brutaux et impitoyables. Des dizaines de peuples à travers la planète, qui étaient et sont toujours considérés comme inférieurs, tels les peuples d’Amérique, d’Australie et de Nouvelle-Zélande, ont tout simplement dû disparaître pour céder la place à la volonté d’expansion et de domination de l’homme blanc. Et aujourd’hui, sous nos yeux, des milliers de colons israéliens en Palestine sont systématiquement armés pour défendre les territoires qu’ils occupent illégalement. « Tous les hommes seront guerriers ! » Et pas du tout « frères », comme le suggère la version originale du poème de Schiller.
La prise de Jérusalem en 1099 par Émile Signol (1847)

SCHILLER ET BEETHOVEN NE VEULENT RIEN À VOIR AVEC « LE VISAGE DE JANUS DE L’EUROPE » (GÖTZ GROSSKLAUS), NI AVEC « LE LIVRE NOIR DU COLONIALISME » (MARC FERRO).
Avec effet immédiat, Schiller et Beethoven ont strictement interdit aux États occidentaux toute revendication officielle de leur œuvre d’art collective, ainsi que toute référence « A la joie ». Ils considèrent, par ailleurs, que toute utilisation de son contenu sous quelque forme que ce soit est une entreprise odieuse.
Ils ont également assuré qu’ils sont malheureusement obligés de recomposer le texte et de reconsidérer l’adaptation musicale de leur hymne « A la joie » à la lumière de ce sombre tableau de l’histoire européenne. En particulier, ils ajouteraient des slogans sanglants à tous les moments forts du poème et remplaceraient systématiquement « joie» par « haine » :
Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,
Haine ! Sombre étincelle satanique,
Fille de l’Elysée,
Fille de l’apocalypse,
Nous entrons l’âme enivrée
Nous entrons le cœur brisé
Dans ton temple glorieux.
Dans ton gouffre odieux.
Ton magique attrait resserre
Ton visage de Janus affreux
Ce que la mode en vain détruit ;
Sème la terreur dans ce monde ;
Tous les hommes deviennent frères
Tous les frères deviennent ennemis
Où ton aile nous conduit.
Où l’Esprit satanique nous conduit…
Qu’ils s’enlacent tous les êtres !
Qu’elles s’enlacent toutes ces bêtes !
Ce baiser au monde entier !
Ce brasier au monde entier !
Frères, au-dessus de la tente céleste
Ennemis, au-dessous des ténèbres
Doit régner un tendre père.
Doit sévir l’Esprit de la Terreur
(Fawzi Boubia, d’après Friedrich Schiller)
Fawzi Boubia (Khémisset, 1948)
Universitaire et écrivain marocain Ses publications en allemand, en arabe et en français portent sur les relations culturelles entre l’Orient et l’Occident, ainsi que sur l’image de l’autre dans la philosophie et la littérature occidentales. Son dernier livre porte sur HEGEL, PHILOSOPHIE DE L’EXCLUSION, Berlin, Editions PalmArtPress, 2024.



